Journal:pietro:1221avril
Un article de DracoMaris.
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Extrait du journal de Pietro Monteverdi, Quaesitor Guernicus
Samedi 03 avril 1221
La souffrance est atroce... Cette nuit a probablement été la plus terrible de mon existence... Osciller ainsi entre la vie et le trépas, la douleur aiguë et la douce torpeur de la mort, est un supplice... Heureusement que Faril et Laura étaient là, sans quoi j'aurais servi de repas au démon. Ou pire encore. C'est étrange comme l'affaire qui nous a amené ici est similaire en de nombreux points à celle qui nous avait occupé lors de notre premier voyage de Stonehenge à Draco Maris : un cadavre de jeune fille, retrouvé par hasard, dans un triste état, la peau lacérée, une traque, un démon à l'aspect de tueur... Quel dommage que Sire Marc n'ait pas été des nôtres cette fois ! Et pourtant, si je ne peux blâmer le chevalier, j'en veux à Goetlieb : qu'il joue, dorme, boive ou mange quand bon lui semble, peu me chaux. Par contre, jamais il ne doit oublier d'où il vient et pourquoi il est là. Ma blessure sera sa cicatrice. J'entends bien lui faire comprendre que ma mort sera la sienne.
Dimanche 04 avril 1221
Laura est repassée ce matin pour me prodiguer des soins. Dire que j'ai pu douter d'elle... Cela m'apprendra une fois encore à juger trop vite les gens qui m'entourent... Selon elle, mes jours ne sont plus en danger. Je suis bien heureux de l'apprendre, même si pour ma part j'ai l'impression que chaque seconde sera la dernière, tant la douleur est vive. Avec le recule, aussi petit soit-il, j'ai quelque peu honte de notre comportement : nous avons été supplanté intellectuellement par un démon, une créature de la nuit ! Il aurait été tellement plus malin de mettre en place un piège aux alentours du cimetière et attendre que la bête ne revienne accomplir sa sinistre besogne. Au final, nous nous sommes faits attaquer, la bête est parvenue à s'enfuir et, si j'en crois les chuchotements de la femme de l'aubergiste, Faril n'aurait pas été suffisamment discret lors de l'utilisation de son Don. Bah, étant donné que je dois la vie au brave homme, je ne pense pas que je lui causerai le moindre souci... Pour en avoir discuté avec Goetlieb et Faril, ils attendront à nouveau ce soir pour surprendre la bête. De toute évidence, me croyant mort et ignorant tout de la présence de Goetlieb, elle ne risque pas d'être trop sur ses gardes. Du moins, je l'espère. Dormir maintenant. Il faut. Don Zaccharino, veillez sur moi.
Lundi 05 avril 1221, matin
C'est à en perdre son Latin : Ce matin, très tôt, le curé du village a débarqué en trombes dans l'auberge, affolé, hurlant à qui voulait l'entendre que le corps de son "bon Noilis" avait été enlevé. Mais pourquoi donc le voleur, qu'il s'agisse de la bête qui m'a agressé ou d'un complice d'avantage "humain", prendrait-il la peine d'emporter ce corps difforme ? Cherche-t-on à cacher quelque chose que nous ne devrions pas découvrir ? Une chose est sure pourtant : cette nouvelle disparition ne va pas nous aider à trouver la raison qui a poussé le bossu à nous attaquer voilà deux jours de cela...Faril et Goetlieb vont aller examiner les lieux, en espérant qu'ils pourront y trouver quelques indices.
Lundi 05 avril 1221, après-midi
Une église désacralisée, un curé aussi niais que corrompu, des cadavres qui disparaissent, une lourde odeur de pourriture qui flotte dans la nef... La sortie de Faril et Goetlieb semblent avoir été plus prolifique que notre escapade nocturne de l'autre soir. Ils ont découvert dans les quartiers du curé une eau bénite d'un genre nouveau : une douzaine de grenouilles (douce ironie que cette profusion de batraciens dans un pays qui se gausse ouvertement des goûts culinaires de ses voisins francs !) pourrissant dans un fond d'eau boueuse. Et le pire c'est que, confronté, le saint homme n'a pas semblé particulièrement choqué par la pratique. Toute cette histoire commence à sentir le démonisme à plein nez. Et malgré tout... la candeur du curé me pousse à croire qu'une fois encore, les choses doivent être plus compliquées qu'elles n'y paraissent. Mes compagnons ont prévu d'y retourner cette nuit. Je dois leur faire part de mes soupçons avant qu'ils ne quittent l'auberge.
Mardi 06 avril 1221
A dire vrai, j'ignore si je dois ou non coucher sur le papier les évènements de la nuit passée... N'ayant en effet pas assisté personnellement à la scène, je suis dans l'obligation de me croire ce que m'en rapporte Goetlieb. Et le moins qu'on puisse dire c'est que le bougre n'est pas pressé de raconter ce qu'il a vécu ! Je le crois sincèrement choqué, touché dans ses "convictions" chrétiennes. Aussi faibles soient-elles, elles le suivent malgré tout depuis sa plus tendre enfance et les habitudes ont la vie dure. Bah, je ne peux pas trop lui en vouloir : si le quart seulement de ce qu'il m'a dit est exact, il a déjà été témoin d'un évènement démoniaque comme peu d'humains ont eu le malheur de l'être. Allons, c'est décidé ! Etant donné l'incapacité de mon ami à écrire, c'est donc moi qui rapporterai ses propos. N'y voyez pas le récit fidèle d'un témoin, mais plus le travail d'un copiste bien décidé à ce que ces évènements ne soient pas oubliés.
Lorsque mes deux amis sont arrivés à l'église, tard dans la nuit, le curé semblait déjà à l'oeuvre. De sombres mélopées s'élevaient dans les airs et le saint homme s'affairait à recouvrir les vitraux d'une substance sombre (que Goetlieb dit avoir identifié plus tard comme du sang, mais j'ignore s'il ne s'agit pas là de son imagnination). Contre toute attente, conscients non seulement qu'il fallait agir vite, mais surtout discretement, mes compagnons n'ont pas fait brusquement irruption dans l'église, mais ont préféré passer par les quartiers du curé. Un comportement de la sorte, aussi peu novateur qu'il puisse paraître, m'étonne de Goetlieb et me prouve par la même qu'il gagne en subtilité et en nuance à notre contact. C'est une bonne chose. Je répugnerais à le renvoyer dans la nature, lorsque sa force ne sera qu'un vague souvenir, aussi grossier qu'il ne l'était lorsque je l'ai rencontré. Bref. A peine entré dans l'église, mes amis ont commencé à entendre des bruits de liquide, comme on pourrait l'entendre à côté d'un bassin en ébullition. Les ténèbres ont commencé à envahir la nef et ce n'est que lorsque l'immense crucifix surplombant l'autel s'est embrasé qu'ils se sont décidé à intervenir et à attaquer le curé. Bien trop tard selon moi, car le mal était fait : déjà les portes massives de l'édifices menaçaient de céder sous les coups violents d'une bête dont ils ignoraient tout, mais dont la force avait de toute évidence été décuplée par le rituel démoniaque.
Finalement, les deux battants ont volé en éclat, livrant passage à la Bête. L'être démoniaque, gris et visqueux aux griffes acérées qui m'avait justement attaqué quelques jours auparavant. De toute évidence, mes amis s'étaient introduits sur son terrain et allaient devoir en souffrir les conséquences : filant comme l'air, le démon se précipitait déjà sur Goetlieb, esquivant avec désinvolture les flèches que le guerriers lui déchochait. Quant au curé, il était bien vite tenu à l'écart par Faril. S'ensuivit un combat que j'imagine épique ! Pour tout dire, c'est bien là le seul moment où les yeux de Goetlieb s'illuminent et où je peine à le faire taire ! Esquive, attaque, parade, on croirait entendre une redite de Saint Georges contre le Dragon ! Une chose est sure toutefois, le démon n'a pas survécu à l'affrontement et, sitôt terassé, il a repris la forme d'un petit corps, difforme et bossu... Noilis n'était plus. Pour de bon cette fois. Presque simutanément, l'église a semblé puiser un peu de vie dans cette mort, quitter son monde démoniaque et mes amis ont pu se précipiter à l'extérieur en compagnie du curé, sains et saufs.
A l'heure où j'écris ces lignes, un nuage noir que le vent semble impuissant à dissiper plâne au dessus de l'église. Un villageois est arrivé voilà quelques minutes accompagné d'un haut dignitaire du clergé, de toute évidence pour procéder à un rituel d'exorcisme. Qu'ils fassent comme bon leur semble : La goule n'est plus et c'est bien là le plus important. Nous entendons reprendre la route d'Ilfrecombe demain dans la matinée. Il est sûr que nous n'obtiendrons aucun remerciement des paysans... Espérons juste qu'ils ne nous tiendront pas non plus pour responsables des récents évènements...


